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Slim, grosses fesses, kitsch…La mode n’est pas belle, elle peut même valoriser le “laid”

Gérald Cohen published an article for L’Obs|Le Plus – 07/23/2015

 

LE PLUS. Est-ce que le laid est à la mode ? Est-ce que la mode recycle perpétuellement ce qui est dépassé ? Ce sont des questions auxquelles Gérald Cohen a décidé de répondre, nous dévoilant les rouages de ce milieu fermé. Selon lui, la mode, amorale, ne cherche qu’à nous surprendre, quitte à se départir de l’esthétique pure.

Édité par Audrey Kucinskas

Les tenues de Lady Gaga ne sont pas faites pour être belles. Et ça se voit. (Marie Havens/NBC/AP/SIPA)

Les tenues de Lady Gaga ne sont pas faites pour être belles. Et ça se voit. (Marie Havens/NBC/AP/SIPA)

La beauté n’a jamais été un impératif en mode. Être à la mode ne veut pas dire savoir distinguer le beau du laid, mais adopter la tendance comme signe extérieur d’appartenance au groupe.

Intuitif et ultra sensible le créateur de mode décèle ce qui peut devenir la “tendance”. Il respire les envies inscrites dans l’air.

Il saisit les fluctuations de l’envie et de l’ennui du suiveur qu’il mène du court au long, du black au pop, de l’over au slim, du total look à l’éclectisme, du kitsch au monacal.

 

La mode est amorale

C’est le processus créatif qui édifie et élève au rang de beau.

La mode est amorale, ce qui fut un jour décrié sera un jour encensé, pour être encore décrié. Inconstant, le designer se tourne vers le laid d’hier et le voilà “in” à nouveau.

Il va désigner une chose, une couleur, une coiffure une attitude comme “in”. Il va la pointer du doigt comme désirable, donc belle et à adopter sans faute au risque d’être “out”.

Et que c’est laid d’être “out”.

Lancer une mode, c’est précisément distinguer un comportement, un vêtement, une couleur et les définir comme beaux, et ce alors qu’ils n’ont rien de beau intrinsèquement, du point de vue de l’esthétique pure.

Ainsi au XIXe siècle, être “in” c’est être riche donc être gros : et donc pas beau.

 

La mode est un îlot

La mode peut se servir dans le registre du laid pour l’auréoler.

La mode est un îlot indépendant, une aire de liberté, d’innovation, d’observation. C’est un laboratoire, un observatoire.

La mode repousse les limites de l’esthétique, en détourne les valeurs. Elle interagit avec l’esthétique en distillant un nouvel abord, un nouveau regard sur les phénomènes.

Elle peut aller jusqu’à l’influencer tant son champs d’application est vaste, tant elle est regardée, suivie et crainte.

 

Réactualiser le has-been

Pour ceux qui désignent les phénomènes comme étant “in”, et créant ainsi une mouvance, un buzz, une tendance, il s’agit effectivement d’éveiller le regardant.

Créer la surprise relève parfois du défi, voire du pied de nez, en réactualisant ce que l’on tenait pour devenu has-been.

L’impératif, c’est la surprise, la nouveauté. Être à la mode, c’est se distinguer, être original, être extra-ordinaire.

La surprise peut venir du retour en grâce d’objets, d’accessoires et de vêtements anciens à la faveur d’une crise existentielle ou économique : on a ainsi assisté ainsi au grand retour des insignes religieux chez les hippies des années 60, afin de contrer le vide spirituel de la société de consommation ainsi qu’à l’impensable retour en force du loden ou des toiles monogrammées.

 

Le “laid” d’avant est le beau d’aujourd’hui

 

On a également assisté à un avènement de nouvelles égéries auxquelles on n’avait jamais pensé. Provocateurs en 2000, McQueen et Jean Paul Gaultier font défiler des mannequins accessoirisés de leurs prothèses.

Aujourd’hui Amie Brewer, actrice et mannequin atteinte de trisomie 21, vient de défiler à Fashion Week de New York.

Winnie Harlow, mannequin atteinte d’une dépigmentation de la peau est devenue l’égérie de Desigual.

Les fesses de Kim Kardashian font un buzz mondial.

Le “laid” d’avant devient le beau d’aujourd’hui.

La mode impose sa loi, certains n’hésitent pas à parler de dictature. Il s’agit de marquer, maintenir le désir des consommateurs.

 

La mode aux mains de grands groupes

Malheureusement, la mode est aujourd’hui aux mains des grands groupes qui ont accéléré les cycles après avoir compris le mode de fonctionnement des créateurs initiaux. Cela donne lieu à des cycles de mode multi-facettes de plus en plus courts.

Il n’y a plus de mode mais plusieurs modes. Les créateurs peinent à suivre le mouvement des chaises musicales qui les font passer d’une maison à l’autre.

Ils sont remplacés par des bancs de juniors coachés par des as du marketing, “des équipes créatives”.

Et ça, c’est extrêmement laid.

« July 2015 »

Posted on: Thursday 12 November 2015   Comments 0

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