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MARC ATLAN/ LEJOURNALDUNVIEUXPULL.COM – 25/10/11

Le journal d’un vieux pull en mohair

contes cousus et autres fabuleuses histoires de penderie 

La peau d’une autre, chapitre 2

Alors que certains s’attachent à vouloir le recommencement des heures mortes, que d’autres voyagent de ville en ville en marchant à côté de leurs souvenirs, un homme a eu une idée folle : mettre l’éphémère le plus intime en bouteille pour pouvoir le sentir encore et encore.

Certains, dans la penderie, ont crié au scandale. Moi, tant remué par le retour de l’homme solaire, je n’ai pas bronché mais le souvenir de ce parfum hante toujours ma maille.

Il s’agit des gouttes de Petite Mort, parfum d’une femme, dont quelques-unes traînent encore dans le flacon que ma maîtresse laisse rouler sur son sous-main entre stylos à encre et crayons de couleur. Je la soupçonne, chers amis, de le renifler entre deux textes pour vérifier, chaque fois, qu’elle n’a pas rêvé cette autre qu’elle a porté trois jours dans sa vie.

Petite Mort se veut être, à mon goût, le pari olfactif le plus fou de l’année.

Son créateur, le directeur artistique Marc Atlan[1], a cherché à recréer l’odeur d’une femme dans son intimité la plus passionnée, celle des fluides corporels qu’elle dégage quand elle est proche de l’orgasme. Une idée qui est née d’une proposition : celle du Fashion Institute of Technology de New York (FIT) de créer une œuvre autour du mot « désastre ». De l’apocalypse des mots à celui des sens, il n’y eut qu’un pas. De « désastre », Marc Atlan pensa aussitôt à « mort » puis « petite mort » cette expression française signifiant orgasme et plutôt que de l’aborder par la photographie, il choisit de la traiter en usant du sens le plus délicat : l’odorat.

Et Marc Atlan créa Petite Mort, parfum d’une femme.

D’une femme qu’il a aimé, à n’en point douter, mis nous n’en saurons pas plus. Cette femme dont j’ai porté les odeurs les plus intimes, après tout, n’est qu’en partie celle à qui Marc rend hommage au travers de Petite Mort, le reste venant de l’interprétation du parfumeur. Après avoir récolté un échantillon de ce fluide à même la source, il l’a fait sentir au hardi parfumeur Bertrand Duchaufour[2] qui accepta de faire de ce pari un parfum avec quelque essence de Jatamansi et du sulfurol dont l’odeur évoque celle du lait chaud et, pour vos tendres nez, cette odeur est ce qui se rapproche le plus de l’odeur de la peau. Les autres ingrédients resteront bien évidemment à jamais secrets pour vos nez avides. J’ai lu des critiques horribles sur ce parfum de gens qui visiblement ne l’avaient pas porté. Pour moi, humble vieux pull habitué à la même odeur corporelle depuis bien trop d’années, ce fut un coup de fouet, une explosion olfactive d’abord dérangeante puis obsédante avant de devenir simplement familière comme si une autre femme était venue faire l’amour et suer entre mes mailles avant de disparaître et je précise, pour avoir été porté tandis que madame allaitait, que l’odeur du lait et celle de la peau se mélangent bel et bien dans les souvenirs humains.

Tandis qu’Alfred le cuir me reniflait avec un peu trop de fougue (un seule goutte aurait suffi car le parfum n’est en rien dilué), mes compagnons de penderie criaient à l’hérésie. De Sade à Grenouille, tous les qualificatifs y sont passés dans ce doux monde aseptisé qu’est notre penderie. Seules les culottes, de leur tiroir, n’ont pas bronché. Moi, je n’ai jamais rencontré Marc Atlan mais pour avoir écouté tandis que ma maîtresse l’interrogeait par téléphone à la fin de l’été, je me suis imaginé, au travers de sa voix claire aux intonations sensibles et de ses mots prononcés avec conviction, un homme passionné aimant relever des défis… ainsi que le nez de ceux qui comprendront que dans ce flacon est enfermé le plus improbable des parfums : celui d’un des moments féminins les plus intimes et les plus éphémères mis à jamais en bouteille.

Une des plus incroyables définitions du luxe, en somme.


[1] Photographe et directeur artistique, Marc Atlan collabore depuis plus de vingt ans avec de grands noms tels qu’Yves Saint-Laurent, Tom Ford, Helmut Lang, Rei Kawakubo, Prada, Oliver Stone.

[2] Bertrand Duchaufour a, lui créée de célèbres parfums pour Acqua Di Parma, Comme des Garçons, Penhaligon’s ou encore L’artisan parfumeur où il a son atelier.

* Petite Mort vue par Rankin

Posted on: Wednesday 26 October 2011   Comments 0

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